Sorcellerie et autres magies d’Afrique (2)

En Afrique (subsaharienne) où l’invisible côtoie facilement l’humain de jour comme de nuit, ignorer l’existence de génies du mal ou de la sorcellerie, c’est juste se borner, et ne pas essayer de voir plus loin que le bout de son nez. (bis repetita)

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Cette pratique occulte du monde visible fait partie de la vie des puissants comme des manants. C’est clair : la sorcellerie en Afrique n’est ni une histoire, ni un sujet nouveau. Mais elle est un sujet sensible, à traiter avec attention, parce-qu’elle relève de l’irrationnel, jalousement bardé de facto par le principe de l’omerta.

A côté de la politique, au sein de laquelle elle pèse en bien (je suppose) dans la balance de l’évaluation, se trouve la face « négative » de cette pratique où les proies des forces du mal sont bien connues du monde du réel : des albinos sacrifiés sur l’autel des dieux,  des jeunes filles  dont le malheur est de souhaiter préserver leur dignité, des victimes de difformités congénitales et d’aberrations chromosomiques. Dans cet univers où les garde-fous sont rares, il est difficile de vérifier les raisons de cet intérêt.

En 2015, plus de 200 sorciers ont été arrêtés en Tanzanie dans le cadre d’une opération policière visant à mettre fin aux mutilations et meurtres des albinos

Les premières victimes, les albinos. Quand on est en manque manifeste de mélanine, côtoyer des féticheurs africains n’a rien d’aisé. En plus de l’obstacle d’environnement auxquels ils sont exposés constamment, il se trouve que sur le vieux continent les albinos ont des éléments aussi précieux que la soie dont les sorciers ont souvent besoin. « On attribue à leur corps, à leur peau blanche, à leurs mains et à leurs pieds des pouvoirs magiques, comme un gri-gri qui permet d’obtenir quelque chose que l’on recherche : gagner une élection, de l’argent… » Et cette croyance est répandue. Ce qui justifie leurs disparitions.

 On évalue ainsi, en Tanzanie à 1000 dollars une main d’albinos, un corps entièrement démembré pouvant rapporter 75.000 dollars (Photo: Pinterest)
En Tanzanie, on évalue à 1000 dollars une main d’albinos, un corps entièrement démembré peut rapporter jusqu’à 75.000 dollars (Photo: Pinterest)

En 2015, plus de 200 sorciers ont été arrêtés en Tanzanie dans le cadre d’une opération policière visant à mettre fin aux mutilations et meurtres des albinos, victimes de croyances qui leur attribue des pouvoirs magiques (source: JeuneAfrique.com). La situation est inquiétante en Tanzanie, Malawi, Ouganda ou encore en Centrafrique (où la moitié des détenus du pays serait accusée de sorcellerie). Selon des anthropologues, un préjugé qui pèse depuis plusieurs siècles dans la pensée collective ancestrale stipule que les Albinos sont des sorciers et qu’ils possèdent un pouvoir mystique de guérison. Sur ce, l’usage de leurs organes sur une personne atteinte d’une maladie liée à la sorcellerie permet à cette dernière de recouvrer la santé. Au Malawi, les 10 000 albinos que compte le pays sont menacés de disparaître et l’ONU parle d’ailleurs sans détour de « groupe en danger, menacé de disparition méthodique ». Au moins on est sûr que la dose de mélanine dans la peau des personnes « normales » est une chance de survie, à défaut de vérifier si effectivement, l’albinisme émane de la sorcellerie. De l’autre côté, ce sont les personnes difformes qui deviennent des gibiers. Précisément, des personnes aux dos gibbeux. Il parait que leur bosse est une marchandise  bien alléchante au Nigeria. En général, la moindre anomalie a une explication dans ce monde, même une dent cariée.

« J’ai été frappé à tour de rôle par mon frère, ses enfants et le charlatan, afin d’avouer que je suis sorcier… »

Il y a aussi les enfants sorciers. Considérés comme des suppôts du diable, ils sont fortement présents au Togo, précisément dans la région Centrale. Mais pas que. Leur malheur est soit d’être clairvoyants, surdoués, prophètes, ou peut-être même…  « sorciers ». Les enfants sorciers auraient le pouvoir d’agir à partir du monde invisible d’une manière néfaste sur le monde visible. Ils provoqueraient la diarrhée, le paludisme, la tuberculose ou le sida, et par conséquent la mort de leurs victimes. Pour ce chef d’accusation dont les preuves sont intangibles, ces êtres mineurs sont condamnés à quitter leurs familles, à vivre dans les rues, et à s’exposer quotidiennement à tous les périls. Dans le cadre d’un grand dossier consacré à ce sujet, le journal Togolais Focus Info le martèle : « A Lama Tessi, à environ une vingtaine de km au sud de la ville de Sokodé, nous croisons Atamana, amputé d’un bras. Ce jeune homme qui rêvait d’une carrière de footballeur nous raconte comment son rêve a été brisé en Octobre 2012 alors qu’il n’avait que 13 ans. Accusé par son demi-frère d’être à l’origine de son accident de la circulation, il a été ligoté lors des interrogatoires au moyen d’attaches en caoutchouc. «J’ai été frappé à tour de rôle par mon frère, ses enfants et le charlatan afin d’avouer que je suis sorcier et responsable de l’accident ». La suite a été horrible, le jeune a été mutilé. Dans cette région du Togo, la situation a atteint son paroxysme. Sur 21 dossiers connus par le tribunal des enfants de Sokodé (chef-lieu de la région centrale) en ce deuxième trimestre de 2016, 17  sont relatifs à la sorcellerie.

« On tire le missile sur le soleil qui envoie automatiquement l’effet à la victime »

Mais le plus redoutable reste le « Tsakatsu ». Il est question d’une arme mystique à effet immédiat, un missile qui peut invisiblement atteindre une personne à 2000 km à la seconde près. « On tire le missile sur le soleil qui envoie automatiquement l’effet à la victime », expliquait Arouna Djaffo Agbanin (sorcier avoué)  à BBC dans le cadre d’un reportage.

L’histoire raconte qu’au moment de son triomphe électoral en 1991, le successeur de Mathieu Kérékou, Nicéphore Soglo, a été foudroyé par ce missile. « Il souffrait le martyre et avait l’impression qu’on lui plantait des aiguilles dans le corps. C’est alors que j’ai décidé d’appeler à l’aide le ministre français de la Défense, Pierre Joxe », se souvient son fils Lehady. Avion sanitaire de l’armée française, court séjour à l’hôpital parisien du Val-de-Grâce, soins intensifs… Soglo a été remis sur pied durant l’entre-deux-tours, mais c’est en balbutiant et soutenu physiquement par son épouse Rosine qu’il a prêté serment. Il lui a fallu plusieurs années pour s’en remettre. –in JeuneAfrique. Au Togo, cette force n’est pas maîtrisée que par les entremetteurs de l’invisible : dans les rues, de petites incompréhensions entre jeunes peuvent se transformer en partie de guerre avec cette arme, chacun misant sur la qualité et la performance de la sienne. De même que les matches, de football précisément.

A vrai dire, en Afrique, quand on parle de sorcier, ce ne sont pas des personnes à identifier à première vue.  Le sorcier n’est pas un magicien blanc qui peut aisément répondre à cette  désignation, et avouer ses « prouesses ». C’est un statut qu’on acquiert secrètement : être sorcier en Afrique n’est surement pas facile.

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