Vous avez dit Franc CFA ? Alors parlons-en !

Du haut de ses 48 ans, Kako Nubukpo, économiste agrégé togolais, ancien ministre de la Prospective et de l’Évaluation des politiques publiques de son pays, enseignant à Oxford et actuel  directeur de la francophonie économique et numérique au sein de l’Organisation Internationale de la Francophonie à Paris, a du mal à côtoyer les réalités du franc CFA qui l’a vu naître. Et pour cause, dit-il, « l’arrimage à l’Euro pose un problème de compétitivité pour ces pays »

L’ennui avec le débat, c’est que cela devrait en être un grand, alors qu’en réalité, personne (ou presque) n’en parle. En toile de fonds de cet «acharnement » d’un professeur considéré chez lui comme un pourfendeur solitaire, une question :

« Comment atteindre les objectifs de stratégie économique définis lors du sommet des chefs d’État africains à Dakar en 2014 ? »

Il est vrai, 15 pays d’Afrique continuent d’utiliser une monnaie qui leur a été imposée depuis  plus de 70 ans. Sous ce spectre dosé de post-colonialisme, la France reste le seul pays au monde à avoir encore une forme de contrôle sur la monnaie de ses anciennes colonies, cinquante-cinq ans après leurs indépendances. Et c’est  l’excentricité du contenu des accords qui régissent le fonctionnement de ce dispositif monétaire qui désole le plus.

Paradoxe, le discours officiel des autorités françaises à propos de cette monnaie est identique et sans ambiguïté : c’est une « monnaie africaine ». Pour compléter le discours,  « le franc CFA appartient aux Africains, l’avenir de cette monnaie […] appartient aux Africains », a ainsi dit Michel Sapin, ministre français des finances, le 11 avril 2016, lors d’une visite au Sénégal. Au même moment, plus récemment, une enquête publiée par le journal Mediapart, parle de la « protection du statu quo par le Trésor Français et une minorité africaine, qui en tirent avantage ». En réalité, à y penser, on a tendance à se fier à la dernière thèse puisque le contraire aurait tout changé depuis, et les présidents africains, hormis Idriss Deby qui a pris position sur le sujet, auraient, à défaut de décider, réagi.

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Si la monnaie est un emblème  fort de souveraineté, il est alors invraisemblable que plus d’un demi-siècle  après les indépendances, des pays font (encore) partie de la zone Franc CFA. A vrai dire, cela implique pour eux une garde fourchue et sournoise: française et européenne. Or les opportunités de développement que cette monnaie était censée offrir se laissent toujours attendre, en grande partie du fait que la politique monétaire est calquée sur celle de la zone Euro.

« Le franc CFA est en taux de change fixe avec l’Euro qui est une monnaie forte. Ce qui pénalise nos exportations et donne des incitations aux importations. Ce qui fait que nos balances commerciales sont structurellement excédentaires »  Prof Kako Nubukpo

Un système monétaire peut-il rester presque figé pendant des décennies et demeurer pertinent dans un environnement économique mondial très évolutif, alors que les partenaires économiques des pays de la zone ne sont plus uniquement européens ? S’interroge-t-on.  Les effets du mutisme général sont clairs, mais nul n’ose changer. Et la question se mourrait…

Plus généralement, ce débat s’inscrit aujourd’hui dans le contexte de la réflexion sur le financement de l’émergence des économies africaines et ses conditions monétaires. En illustration, sur les 15 pays membres de la zone CFA, 11 sont classés comme « pays moins avancés » par les Nations unies.

Voilà pourquoi, il est important de « sortir l’Afrique de la servitude monétaire », un ouvrage collectif des économistes spécialistes de l’Afrique, au rang desquels le Togolais Kako Nubukpo, le Sénégalais Demba Moussa Dembélé, le Français Bruno Tinel ou encore le Camerounais Martial Ze Belinga.

Pour l’Afrique de l’Ouest, une étape majeure de cette mobilisation pourrait être le projet de monnaie unique au niveau de la CEDEAO (15 pays, et plus de 300 millions d’habitants) dont l’échéance est fixée à 2020 comme annoncé par le Prof Nubukpo. Cette initiative de monnaie unique, si les Etats respectent leur engagement, devra sonner le glas de la zone Franc et mettre fin à toutes les tutelles monétaires.  Elle sera un facteur d’accélération de l’intégration en Afrique de l’Ouest et constituera un exemple pour les autres sous-régions africaines et pour le continent africain dans son ensemble. Sans doute, portera un coup pour la France qui n’ « a que d’intérêts à défendre » (Charles de Gaulle)

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