Au Togo, les dernières cicatrices de mon esprit

Bonjour chers lecteurs.

Enfant d’Afrique [Crédit: Numbercfoto, CC/Pixabay]

Les dernières semaines ont été marquées au Togo par moult événements politiques, sociaux, funèbres, voire insolites. Des événements qui sont devenus des cicatrices de mon esprit.

La crise socio-politique au Togo bat son plein. En résumé :

L’opposition togolaise descend (de nouveau) dans les rues pour réclamer le retour à la Constitution originelle de 1992, pouvant empêcher (si la rétroactivité venait à s’appliquer) l’actuel chef de l’Etat, M. Faure Gnassingbé, de briguer un quatrième mandat. Pour rappel, cette constitution de 1992 avait été adoptée par référendum avec environ 98% de voix favorables. Ensuite, elle a été modifiée en 2002, permettant de faire sauter le verrou de la limitation de mandats présidentiels.

Pour revenir : depuis le 19 août passé, alors qu’avant pour l’opposition, il ne s’agissait que de faire les réformes constitutionnelles (et intentionnelles) préconisées par un accord (dit Accord Politique global) signé en 2006 entre l’opposition et le parti au pouvoir, le message a changé. Désormais, c’est le retour pur et simple à la Constitution de 1992.

Le bras de fer commence.

  • Tic tac, coupez la connexion !

Je veux bien commencer par le fait qui m’embarrasse le plus : la coupure de la connexion internet. Ces dernières semaines, cette anomalie s’est érigée en principe typiquement togolais. Une blague de goût âcre qu’on nous ressasse. A la veille des manifestations de l’opposition, la connexion internet est coupée dans le pays. L’information avait circulé comme une intox sur les réseaux sociaux, sans que personnellement, je n’y prête grande attention. Comme moyen de contrer les activités de l’opposition, un responsable politique du parti au pouvoir a proposé de couper très simplement la connexion (quel manque d’inspiration !). A la veille de la marche pacifique du 6 septembre, cette mesure a été appliquée.

Ce soir-là, je naviguais la fleur au fusil, j’utilisais ma connexion avec économie, la data nous coûtant un peu cher au Togo comparée aux pays voisins. L’effet de la coupure avait été similaire à celui d’un poison lent sur l’organisme : la chute est quand même inévitable. Ensuite, c’est plus de cinq jours sans connexion, sans que les autorités compétentes ne pipent mot sur la situation. Ni pour informer l’opinion sur la raison de la coupure, encore moins pour présenter des excuses. Les explications données par quelques courageux s’improvisant en télécommunication frisent le comique.

Déjà que la qualité de notre connexion est fort peu enviable, et que notre économie numérique n’est pas flamboyante, couper la connexion pour une raison qui n’est pas, on le sait, technique, c’est un acte démocratiquement dépassé. Mais à vrai dire, le phénomène n’est pas prêt à s’arrêter de si tôt. Et si les jours à venir, chers lecteurs, vous ne voyez pas les Togolais en ligne, veuillez bien prier pour nous. Pour notre connexion.

  • Au royaume d’un chef taciturne

Même si la situation semble ne pas trop inquiéter les Togolais, du fait de la routine qui s’établit désormais en loi, le silence du leader est assourdissant. Son silence bruit de l’indifférence et d’une désinvolture accusatrice. Pour un leader, refuser de communiquer en période de crise pose un réel questionnement sur les intentions nourries envers les « followers ». Depuis le début cette crise, les rumeurs prophétisant la sortie du chef de l’Etat sont restées fausses. Le chef de l’Etat ne parle pas à ses citoyens. Même pas un « je vous ai compris ». Pas un tweet ou un post Facebook. Inquiétant, même si on lui connait ce côté…

A vrai dire, la communication de crise du gouvernement n’est pas impressionnante ces derniers temps.

Lire aussi :

Cinq questions à monsieur le Président de la République

Autre chose sur ce volet, les débuts de certains politiques sur les réseaux sociaux, particulièrement Twitter, sont suicidaires. Le moment est sensible, les lynchages et les « bad buzz » sont récurrents. Les sorties hasardeuses ne restent pas impunies sur le réseau de micro-blogging.

  • Quand les vaches s’invitent en politique

Ce n’est pas un canular. Pas une fake news non plus. Au Togo, les bêtes (au sens propre du terme, bien entendu) sont politiques. Vous avez peut-être lu le fameux roman Grand prix Poncettonde de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, En attendant le vote des bêtes sauvages, où les scènes se déroulaient subtilement au Togo…

Dans ce petit rectangle, les bêtes sauvages sont vraiment politiques (ou politisées). Elles discernent. Elles savent décider et choisir entre l’opposition et la majorité. Elle savent quelle cause défendre. Ce n’est pas sorcier.

Les semaines écoulées ont vu une bête tuée à Kparatao, (un village de la préfecture de Tchaoudjo au centre du Togo, par ailleurs village natal de Tchikpi Atchadam, un des leaders de l’opposition). Une vache, selon le communiqué officiel de la police, a semé la panique au sein des forces de l’ordre et de sécurité. En vrai, elle les aurait menacées. Bête qu’elle fut ! Elle aura connu une mort héroïque quand même (comparée à ses amis tués anonymement lors de la récente fête de Tabaski). Preuve, sa mort a été annoncée au journal de 20 heures sur la télévision nationale. Martyr !

  • Pleurs de l’âme

Le fait le plus touchant : la mort d’un enfant de 9 ans tué par balle lors des manifestations à Mango (Nord-Togo). Un blogueur togolais a déjà rendu un bel hommage à cet enfant, permettez alors que je passe.

Mais demandez à ce jeune de 9 ans en quoi consiste l’Accord Politique global, demandez-lui pourquoi l’opposition exige le retour à la Constitution originelle de 1992 ; pourquoi le projet de loi du gouvernement a du mal à passer à l’Assemblée nationale… C’est trop compliqué. Demandez-lui simplement, pourquoi manifeste-t-il ? Il aurait eu sûrement de la peine à répondre. Il ne pouvait, à tout le moins, qu’être conscient de la détermination de ses aînés, du ras-le-bol des parents, d’un géniteur qui peine peut-être à lui assurer convenablement une année scolaire, d’une mère que la pauvreté ronge du jour au jour… Mais il meurt quand même pour des réformes (et c’est là que le bât blesse) qui pouvaient être opérées il y a déjà une décennie, c’est-à-dire avant sa naissance. Les martyrs Anselme et Douti connus il y a quelques années n’auront pas suffi à empêcher la récidive. Et c’est bien dommage.

Bien à vous !

2 thoughts on “Au Togo, les dernières cicatrices de mon esprit

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *