Le Togo en 2030, bribes de conversation en taxi

Vendredi 29 septembre 2017, 16h.

J’étais pensif à bord d’un taxi, revenant de l’intérieur du pays, en direction de Lomé. Je me suis retrouvé entre deux aides-maçons, des passagers également. La chaleur immense de 16 h faisait suer. La rue était presque déserte. Quelques jours plutôt, l’opposition politique avait lancé l’opération Togo Mort sur ce vendredi-là.

Crédit Photo: Angelina Uloma, CCO/Pixabay

Les faits me reviennent comme si c’était hier.

A une quarantaine de kilomètres de Lomé, l’opération de l’opposition semble être d’un succès imprévisible. La route nationale N 1, presque vide, a déjoué les habitudes de 7 passagers par taxi et laissait au chauffeur libre choix à sa vitesse. L’air que je humais était pur. Et je puis me fondre un instant de mes imaginations. J’avais bouché mes oreilles avec mes écouteurs, et je me servais de la bonne musique. Je m’y plaisais tout de même, quand les lamentations d’un des aides-maçons à mes côtés m’ont interpellé. Il gesticulait, sans piper mot. Il avait moult chagrins, sans pouvoir les exprimer distinctement. Clairement, il cherchait à manifester quelque déboire.

Je ne me suis pas senti concerné par une discussion entre deux jeunes maçons que je n’avais jamais rencontrés. A vrai dire, de leurs problèmes, peu m’importait, avant finalement de leur accorder mon attention.

Les deux jeunes avaient effectué le déplacement de Lomé vers l’intérieur du pays pour y faire leur gagne-pain quotidien d’aide-maçon. Avant de retourner au bercail les poches vides, le travail n’étant pas accompli. Le succès de l’opération Togo Mort en était pour bien de choses : les boutiques de ventes de ciments étaient fermées. Aucune solution, les deux compagnons (d’environ 25 ans tous les deux) n’ont eu d’autres choix que de rebrousser chemin, les panses vides.

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C’est alors que je me convaincs que les plaintes du passager étaient légitimes. Je compris ses peines. Il avait néanmoins du mal à situer la responsabilité de ce qu’il considère comme son malheur entre l’opposition qui avait appelé au Togo Mort et un gouvernement qui pouvait éviter la crise sociopolitique togolaise en opérant les réformes politiques plutôt. Tout ce qu’il regrettait, c’est un week-end qui lui sera long, par manque d’argent. Il regrettait d’avoir dépenser le peu qui lui restait pour les déplacements, et se demandait comment boucler sa semaine, lui, père d’un garçon. Il était absorbé et évasif. Anxieux et désorienté. Il racontait qu’il n’avait plus grand-chose pour nourrir sa famille. Il s’en morfondait.

Bouleversé, son ami tentait de le rassurer, tout le long du trajet. Les mots me sont restés gravés à la mémoire, et je m’en rappelle dès que je me retrouve à penser à la crise politique au Togo et parfois, à la précarité dans certaines familles.

« Fofo (frère, ndlr) on va s’en sortir. Le Togo va changer un jour. Nous allons trouver du boulot aussi et avoir droit à un salaire. Nous passerons à la banque. Et nous prendrons aussi une bière. Nous dépenserons, sans forcément calculer ce qui nous reste pour la fin d’un week-end. Nous mangerons à satiété. Ton enfant, Alain, va commencer par bien manger et bien se soigner. Ton enfant est intelligent, il fréquentera et ira loin. Aujourd’hui nous avons faim. Nous vivons à la bourse des chefs. Mais nous ne mourrons pas comme ça. Accepte de souffrir aujourd’hui pour que demain soit meilleur. »

Le chauffeur qui semblait jusque-là moins attentif à tout ce qui se racontait derrière lui, s’y mêle en partageant ses rêves perdus. Cet homme d’environ 30 ans qui dit avoir son baccalauréat il y a une dizaine d’années avait commencé son parcours universitaire, avant de tout abandonner finalement par manque de moyens. Pour lui, la résolution des problèmes liés au chômage des jeunes est fortement politique et rien d’autre. « La richesse du pays est entre les mains d’un groupuscule de personnes », ressassait-il devant nous.

Lui, il est fort peu persuadé qu’avec le statut quo, les choses puissent effectivement changer. Il est de ceux qui pensent à une alternance politique au Togo, immédiate au mieux, à l’échéance 2020 au pire. « Si les choses restent ainsi, l’émergence, votre émergence du Togo là [en tournant son regard vers nous] ne sera qu’une illusion. On pourra attendre 2030, 2060 mais rien. Le pays n’évolue pas. C’est pas comme ça d’autres sont devenus émergents », a-t-il essayé de convaincre les jeunes (qui, jusque-là, n’ont pas évoqué le sujet de l’émergence 2030 du Togo quand même).

Je venais à croire que ces Togolais au seuil d’un dénuement criard ne sont pas rares. Ils sont légions. La grande partie est désespérée, morne et silencieuse, attendant parfois un miracle. Nombreux sont ces jeunes s’inscrivant chaque année dans les universités, s’époumonant pour achever un parcours, avant finalement de chercher d’autres issues. Nombreux sont d’autres encore qui se donnent à cet effet à la loterie visa, tant l’avenir au pays est très douteux. D’autres préfèrent juste franchir les frontières, pour se retrouver dans un autre pays autre que le Togo. Et le constat, quelques fois erroné, est unanimement apprécié : la vie, quoiqu’elle soit au-delà des frontières togolaises, est mieux. La consternation est grande.

J’ai ainsi pu me perdre dans le dédale de mes imaginations, pendant quelques instants. Quelques minutes après, à une dizaine de kilomètres de Lomé centre-ville, le taxi s’arrêta. Le Taximan prit son argent, et pu leur adresser sa sincère désolation. Les deux jeunes sont descendus. L’un, mourant de remords, et l’autre, le nez au vent, marchant la fleur au fusil, avec la conviction que ses mésaventures allaient bientôt connaitre une fin. Le taxi a continué son chemin. J’ai remis mes écouteurs, comme si je n’avais pas été affecté par tout ce qui s’est raconté à mes côtés.  Il sonnait environ 16h 40.

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